A la recherche du glorieux passé de la Chartreuse de Bonnefoy…

Publié le par Nicolas TERME

A la recherche du glorieux passé de la  Chartreuse de Bonnefoy…

A quelques encablures des sources de la Loire, entre Gerbier-de-Jonc et Mézenc, de singulières ruines nichées en fond de vallée, et protégées des regards indiscrets par une couronne de bois sombres, témoignent de la présence de l’ancienne Chartreuse de Bonnefoy. Aux confins de l’Ardèche et de la Haute-Loire, perchée à 1310 mètres d’altitude dans le Haut-Vivarais, Notre-Dame de Bonnefoy ne s’offre qu’aux promeneurs égarés, endormie pour toujours dans ce désert inhospitalier.        
Mais quelle est donc l’histoire de cette belle assoupie et qui sont ses hôtes disparus, ermites de la Foi, qui ont bravé le rude climat cévenol pour faire prospérer leur ordre contemplatif ?

 

  • 1- Une abbaye perchée entre « burle » et nuages :


Fondée sur un site d’altitude isolé, Notre-Dame de Bonnefoy est l’abbaye chartreuse la plus haute de France.
L’isolement, le calme total, la présence d’eau, de forêts et de pâturages à proximité sont autant d’éléments qui s’avèrent propices à l’installation des moines contemplatifs de l’ordre de St Benoît qui répondent à l’idéal de solitude, de pauvreté et d’austérité.
Situé sur l’actuelle commune du Béage en Ardèche, le lieu est depuis longtemps réputé pour son manque d’ensoleillement et ses longs hivers rigoureux qui durent plus de la moitié de l’année. Au 18ème siècle on décrit ainsi ce décor hors du temps :         

« C’est une Chartreuse située dans un désert affreux où le froid est excessif en hiver et où les religieux au nombre de sept ne peuvent, à cause de sa rigueur, remplir les exercices prescrits par la règle et se conformer aux autres chartreuses… »[1].

 

  • 2- Fondation et constitution du « désert de Bonnefoy » :


La Chartreuse de Bonnefoy passe traditionnellement pour avoir été fondée en 1156 par Guillaume de FAY dit « Jourdain », seigneur du Mézenc et petit-fils de Raymond IV de Saint-Gilles comte de Toulouse. L’historien local Jean-Louis GIRAUD-SOULAVIE place lui aussi cette fondation au début du 12ème siècle… « d’après les anciens cartulaires de la maison… car la fondation originale s’est perdue dans les incendies »[2]. Il n’existe en fait aucune preuve de son existence avant 1176 et la publication d’une « bulle » papale d’Alexandre III qui met alors l’abbaye sous sa protection.
L’histoire de la Chartreuse est depuis son origine étroitement liée à celle des seigneurs du Mézenc. A la fois « pieux et pillards »[3], ils se manifestent dans toute la région par leur violence, sortant de leur château des Estables comme d’un repaire pour aller en expédition armée faire des coups de main et des conquêtes sur les terres voisines. On suppose que c’est « pour racheter leurs crimes »[4] que le seigneur de Fay et du Mézenc fait appel au 12ème siècle aux moines chartreux pour fonder une abbaye dans son massif en leur donnant cette vallée de la Veyradeyre.

Carte des possessions de la Chartreuse de Bonnefoy – Archives départementales de l’Ardèche, fond Rouchier, 29J8.

Peu avant de mourir, en 1179, Guillaume de FAY cède également aux chartreux un vaste territoire, aux confins du Velay et du Vivarais.       
Dès la fin du 12ème siècle, les moines de l’abbaye administrent ainsi plus de 8 000 hectares de terres sur les communes actuelles des Estables, de Chaudeyrolles et de Freycenet-La-Cuche en Haute-Loire ainsi que sur celles de Borée, Saint-Martial, Sainte-Eulalie et le Béage en Ardèche. S’ajoute à cela un droit de pêche permanent dans le lac d’Arcône (aujourd’hui lac de Saint-Front).

 

  • 3- L’illustre histoire des « Seigneurs de Bonnefoy » :

Nous ne possédons malheureusement pas de représentation exacte de l’architecture primitive de la Chartreuse. Néanmoins nous savons que, comme dans toutes les abbayes de l’ordre, nous retrouvions à Bonnefoy une « maison haute », résidence des pères chartreux, et une « maison basse » où étaient logés les frères convers chargés des travaux manuels.         
Bâtie sur la rive droite de la Veyradeyre, la Chartreuse était de forme carrée. Un fossé, large de deux mètres et profond d’autant l’entourait, et les eaux du ruisseau servaient alors à le remplir. Les bâtiments enfermaient un grand jardin lui-même dominé par une tour carrée qui servait à la fois de clocher et de donjon[5].

Carte de Cassini - La Chartreuse de Bonnefoy - 18ème siècle.

Principale abbaye du Vivarais, avec celle de Mazan, Notre-Dame de Bonnefoy se bâtit alors un véritable petit empire de plusieurs milliers d’hectares entre Gerbier et Mézenc.   
Les actes de protection[6] et les donations sous forme pécuniaire, de fermes, de terres et de bois en provenance des souverains pontifes, des rois de France et des seigneurs de la région affluent en effet de toutes parts.        
Dès le 13ème siècle les habitants du plateau des Estables se reconnaissent pour « hommes liges de la Chartreuse » et déclarent « tenir leurs terres du dit couvent »[7]. Se substituant ainsi aux anciens seigneurs du Mézenc, nos moines anachorètes deviennent tout à la fois grands propriétaires, exploitants agricoles et nouveaux seigneurs de Bonnefoy[8] !

Cette influence des moines de Bonnefoy a laissé des traces encore visibles aujourd’hui notamment dans la dispersion de l’habitat du plateau. En nouveaux maîtres et administrateurs des terres communes, les chartreux n’avaient aucun intérêt à pousser au développement du village des Estables et préféraient encourager les habitants à s’installer de manière dispersée sur l’ensemble des terres agricoles de l’abbaye pour rentabiliser au mieux les productions de seigle et de fourrage[9].

 

  • 4- Du déclin à l’abandon progressif de l’abbaye :

A partir du milieu du 14ème siècle, une longue période de troubles vient perturber la vie de la Chartreuse, victime d’incendies et de pillages causés par les bandes de « routiers », mais également cible de la guerre de Cent Ans et au cœur des batailles religieuses du Vivarais entre catholiques et réformés.

La VeilladeCroyances populaires – Patrice REY – 2015

L’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire du monastère se déroule au 16ème siècle en pleine guerre de religion. En août 1569, une petite troupe protestante, menée par l’ardéchois Charreyre de MEZILHAC, prend l’abbaye de nuit par surprise et exécute le Prieur et trois autres religieux. Quatre jours plus tard, la Chartreuse est reprise par les troupes du sénéchal du Puy-en-Velay qui massacrent toute la garnison huguenote. Les cadavres de la cinquantaine de réformés sont alors jetés dans une fosse commune, dont on montre encore la place aujourd’hui, et qui a conservé le sinistre nom de « trou des huguenots »[10]. On raconte à la veillade que quiconque oserait en faire le tour 3 fois en disant à haute voix : « Puits des morts où sont tes morts ? », verrait sortir une ombre qui l’entraînerait au fond du puits en criant d’une voix courroucée : « Viens voir quels sont mes morts ! »[11]

Maladrerie de Corsac – Brives-Charensac (Haute-Loire)

Dès le 17ème siècle, pour fuir les grandes rigueurs de l’hiver et l’insécurité du lieu, la majeure partie de la communauté monastique émigre à la maladrerie de Corsac sur la commune de Brives-Charensac[12].
A la fin du 17ème siècle les bâtiments monastiques sont ravagés par un incendie qui ne laisse debout que les murs de pierre[13]. Bibliothèque, archives, parchemins, mobilier, toiture, planchers… tout est entièrement consumé dans cet énième coup du sort !


On rebâtit pourtant rapidement la Chartreuse de Bonnefoy sur les vestiges de l’ancienne maison forte originelle mais dans des dimensions beaucoup plus modestes[14]. Le dessin ci-dessus de 1818 nous présente ce nouveau monastère reconstruit à la hâte et qui ne résistera pas longtemps au fléau de l’abandon et aux assauts du temps...
Dispersée sur le territoire du Velay, l’ancienne communauté monastique ne réintègrera en effet jamais véritablement ces lieux devenus trop isolés et hostiles pour les goûts de ce nouveau siècle. Dans une vallée « si rude qu’il y neige toute l’année et dont tous les bâtiments doivent être chauffés même pour la Saint-Jean », les rares occupants de l’abbaye semblent progressivement s’affaiblir au même rythme que la dégradation continue de l’édifice. Lors de leurs visites à Bonnefoy au milieu du 18ème siècle, plusieurs chartreux parisiens rapporteront ainsi « être horrifiés à la vue des derniers habitants du désert » auxquels ils ne trouvèrent pas « figure humaine », ne rencontrant à l’intérieur de l’abbaye que « sept moines dont trois à demi-fous » ...

L’arrivée des troupes révolutionnaires à la Chartreuse de Bonnefoy – A. DAMIOLINI

Il fallut « le volcan de la Révolution française, plus redoutable dans ses éruptions que les laves en fusion de l’Etna »[15] pour porter le coup fatal à la longue et tumultueuse histoire de la Chartreuse de Bonnefoy.
Devant l’insécurité grandissante des troubles révolutionnaires et l’arrivée d’un détachement d’une quinzaine d’hommes de troupe depuis Aubenas, les derniers chartreux quittent définitivement le monastère.   
L’ordre laisse alors un domaine en voie avancée de délabrement, le procès-verbal d’inventaire de la Chartreuse du mois d’avril 1790 précisant que « Bonnefoy ne peut actuellement loger que neuf religieux, le reste de la maison n’étant pas en état ou fini de bâtir ».    
C’est l’ultime page d’un vaste roman de 600 ans de présence monastique continue dans cette région de la montagne ardéchoise.

 

  • 5- Misères et décadences des ruines de Bonnefoy :

Libérés de leurs devoirs seigneuriaux, les habitants des Estables s’emparèrent d’une partie des terres communes de l’abbaye à titre compensatoire.
De 1791 à 1794, la Chartreuse et ses dépendances furent vendues comme bien nationaux et l’Etat s’attribua plusieurs forêts environnantes qui sont toujours aujourd’hui des forêts domaniales.           


A partir de 1840 les bâtiments sont rapidement dépecés : les murs abattus, le portail de l’église démonté et les pierres vendues dans toute la région.
On imagine avec peine cette cupide entreprise de démolition qui nous est narrée ci-dessous :
« exploitant désormais le bâtiment à l’image de ce qu’il avait fait des bois, le propriétaire a vendu les portails avec leurs ornements d’architecture, les autels et les stalles de l’église et même les pierres de taille qui encadraient les fenêtres. Aussi, l’aile droite du couvent que l’on aperçoit en venant du Béage, se présente avec ce caractère de nudité et de désolation qui appartient aux ruines modernes faites de la main des hommes : point de ces arbustes suspendus en l’air, de ces manteaux de lierre dont la nature recouvre les vieux monuments dégradés par les siècles »[16].      
La tradition orale raconte néanmoins que les cloches de Notre-Dame de Bonnefoy ont échappé à cette braderie funèbre en ayant été cachées sous la Révolution dans les fours de la Lauzière, anciennes mines exploitées par les moines. L’ancien sonneur du monastère voulut s’en emparer quelques années plus tard mais tout s’écroula avant qu’il ne puisse les dérober[17]


Aujourd’hui il ne subsiste plus que le clocher, sur lequel est posé depuis la fin du 19ème siècle un crucifix en bronze de près de 7 mètres de haut, le centre de la façade avec son portique classique du 18ème et les murs latéraux de l’église. La maison du prieur est quant à elle toujours en relatif bon état.
D’autres « vestiges » ne s’offrent qu’à l’œil plus aguerri comme les imposants viviers à poissons construits dans le ruisseau voisin de la Veyradeyre ou la trace encore visible des quelques spécimens de plantes introduits par les moines il y a de cela 800 ans.


Belle endormie dans sa vallée solitaire, Notre-Dame de Bonnefoy conserve ainsi jalousement ses secrets, joyau dans un écrin de bois noirs à l’écart des chemins de traverse. De son passé de splendeur il ne reste aujourd’hui que des ruines, un cartulaire du 12ème siècle et quelques antiques représentations jaunies par le temps. Témoin et acteur de 800 années de pratique monastique austère, de plusieurs siècles de conflits religieux, du développement de la vie montagnarde et villageoise aux confins du Velay et du Vivarais, la « Chartreuse des neiges » a bien mérité un repos éternel dans le halètement des grands bois et le cri de la burle…

"L'homme nargue le temps, mais le temps est le maître.
Et des germes de mort, sur ce qui vient de naître, 
Tombent pour l'avenir de la droite de Dieu.
Dieu fait ce qu'il lui plaît des choses et des hommes
Et nous, nous détruisons monuments et royaumes.
N'offrant que notre orgueil, au monde, pour enjeu.
Salut ! Hélas, salut à la Chartreuse grise
Perdue au fond des bois comme un nid de ronciers.
Ils ont tout démoli, et les tours et l'église
Et pour bâtir ailleurs, vendu les escaliers.
Où les moines chantaient, on n'entend que la bise
S'étendre sans réponse aux angles des piliers…
"
Aimé GIRON

 

  • Accès :

La Chartreuse de Bonnefoy est située au bord de la D377. On y accède depuis la commune des Estables (43) ou depuis le Mont Gerbier-de-Jonc (07) par la D378. Ce site est une propriété privée. En dehors des visites guidées organisées durant la seule période estivale il est défendu de s’y aventurer. 
Un panneau d’information, situé sur un petit parking en bordure du domaine, donne quelques éléments de compréhension des lieux et de leur histoire.

 


[1] Mémoire établi en faveur du Chapitre de Viviers sur l’Edit du Roi, portant sur l’augmentation des congrues - 1785
[2] Histoire naturelle de la France méridionale – Jean-Louis GIRAUD-SOULAVIE – 1780.
[3] Formulation de Jean PERREL ancien professeur d’histoire à l’Université de Clermont-Ferrand.
[4] Le Mézenc expliqué, raconté, illustré – Anne Marie RONDEAU – 2015.
[5] Chronique anonyme du 17ème siècle qui donne une description sommaire des bâtiments de la Chartreuse de Bonnefoy.
[6] Voir pour cela Histoire du Vivarais – Jean REGNE – 1921 : de nombreuses lettres de protection furent émises par le roi de France pour mettre le prieuré à l’abri des « entreprises audacieuses du seigneur d’Annonay ». Le roi de France était le meilleur protecteur de l’abbaye.
[7] Histoire générale du Languedoc – Dom Claude DEVIC et Joseph VAISSETE – 1745.
[8] Le Mézenc expliqué, raconté, illustré – Anne-Marie RONDEAU – 2015.
[9] Le Mézenc expliqué, raconté, illustré – Anne-Marie RONDEAU – 2015.
[10] Histoire des guerres de Religion dans le Velay – Jean-Baptiste-Louis DE VINOLS – 1983.
[11] Contes et légendes du plateau ardéchois – Jean-Marc GARDES – 2005.
[12] Le diocèse du Puy-en-Velay des origines à nos jours – Pierre CUBIZOLLES – 2005.
[13] Mémoires historiques sur le Vivarais - J-A PONCER – 1873.
[14] Heurs et malheurs de la Chartreuse de Bonnefoy - M. CARLAT – La revue du Vivarais tome 91 - 1987.
[15] Album de Vivarais ou itinéraire historique et descriptif de cette ancienne province – Albert DU BOYS – 1842.
[16] Album du Vivarais ou itinéraire historique et descriptif de cette ancienne province – Albert DU BOYS – 1842.
[17] Contes et légendes du plateau ardéchois – Jean-Marc GARDES – 2005.

Publié dans Cévennes

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