Le Puy-en-Velay : flânerie rue Cardinal de Polignac…

Publié le par Nicolas TERME

Le Puy-en-Velay : flânerie rue Cardinal de Polignac…

Nichée depuis l’antiquité païenne autour du rocher Corneille, la cité ponote a lentement dévalé le mont Anis, enserrant le site sacré de venelles multicolores et habillant ses pentes de multiples toits pointus, tourelles et clochetons élancés.
Dans ce labyrinthe historique et architectural, débutons notre flânerie dans la partie haute de la vieille-ville, rue Cardinal de Polignac, qui a su conserver certains des plus beaux hôtels particuliers de la capitale du Velay.

1- Une artère historique – de multiples dénominations :

Ainsi dénommée par délibération du Conseil municipal, en date du 20 juillet 1935, la rue Cardinal de Polignac[1] est aujourd’hui adossée en partie aux actuels jardins de l’évêché.


Avant cette date, cette voie de la vieille cité a connu plusieurs autres appellations.

Au Moyen-Âge elle filait déjà aux pieds de la seconde enceinte de la ville qui enfermait à l’époque le mandatement du cloître[2].
Faisant la jonction entre l’île Giraud Affilhat et l’île de Vienne[3], elle se divisait alors en deux parties distinctes :

  • De la place du Greffe jusqu’à la porte du jardin de l’évêché s’étirait la « Charreira de la Frenarià » (la rue de la Frênerie). On y trouvait les fabricants de brides, rênes, freins, harnais et mors pour les chevaux.
  • De la porte de l’évêché jusqu’à la rue de Vienne elle portait le nom de « Charreira de las portas » en référence à la proximité des cinq anciennes portes de Vienne, de Saint-Georges, de Saint-Pierre Latour, de Chambaille et de Crebacor.

Progressivement la noblesse vellave et la nouvelle bourgeoisie l’investissent et vont s’y établir pour être au plus proche de l’enceinte de la cathédrale et du pouvoir épiscopal.
A la Révolution française les deux rues sont réunies et la nouvelle artère prend alors le nom de rue du Gouvernement.
Au 19ème siècle elle est rebaptisée rue de l’Ancienne Préfecture en souvenir de la présence du bâtiment administratif au n°8, dans l’ancien hôtel particulier des Polignac, installé en l’an VIII du calendrier républicain et déménagé définitivement en 1825.

 

2- Melchior de Polignac : "une illustration du Velay" :

La rue actuelle doit donc son nom au cardinal Melchior de Polignac, né dans le Velay en octobre 1661[4] et décédé à Paris en novembre 1741.
« Illustrateur du Velay », en chair et en chaire…, celui qui fut notamment littérateur, poète et diplomate joua un grand rôle national au 17ème et 18ème siècle.
Cadet de la famille, il enfila naturellement l’habit liturgique après de brillantes études au collège jésuite de la cité ponote puis à Paris. Se distinguant rapidement par son intelligence et son tempérament il reçoit alors de nombreuses charges, missions et distinctions, devenant tour à tour ambassadeur en Hollande, en Pologne, membre de l’Académie Française puis membre de l’Académie des Sciences.            
Auteur du réputé
Anti-Lucrèce[5], il reste dans l’Histoire comme un esprit sage et une âme tempérée, dont Madame de Sévigné dressait ce fervent portrait : « c’est un des hommes dont l’esprit me paraît le plus agréable ; il sait tout, il parle de tout, il a toute la douceur, la vivacité, la complaisance qu’on peut désirer »[6].

3- En remontant la rue et le temps... :

La rue Cardinal de Polignac est aujourd’hui jalonnée, côté numéros pairs, de multiples logis et hôtels particuliers parmi les plus beaux et les mieux conservés de la ville.   
Si les plus anciennes parties architecturales trouvent racines au 13ème siècle, et que certaines façades sont typiques des styles Louis XIII et Louis XIV de l’époque classique, la plupart des demeures datent de la Renaissance. Apogée de l’histoire de la ville, cette glorieuse époque vit l’afflux de milliers de pèlerins illustres et de foules anonymes vers la ville de Notre-Dame. Connaissant alors une prospérité jamais égalée, les bourgeois « furent envieux à promptement marteler maisons et logis et tant soigneusement y travaillèrent, qu’ils ont fait du Puy une des renommées citées de la langue occitane ».

  • Au n°2 : Hôtel du Lac de Fugères :

Connu sous le nom d’hôtel du Lac de Fugères ou d’hôtel de Chaumeils (du nom du précédent propriétaire, la famille de Chaumeils de Lacoste).
Une tourelle de cinq étages, dont la façade ouest date en partie de l’époque romane, forme l’angle de la rue Rochetaillade et de l’ancienne rue de la Frênerie.  
L’hôtel particulier est inscrit au registre des monuments historiques depuis 1951.

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  • Au n°4 : Hôtel de Montanhac et de Rosières :

Ancien logis des familles Jean de Montanhac et Bernard de Rosières.           
Cet immeuble du 16ème siècle sépare les hôtels particuliers du Lac de Fugères et de Lanthenas. Sa façade est inscrite au registre des monuments historiques depuis 1951.

 

  • Au n°6 : Maison de Lanthenas :

Ancien hôtel particulier des Brun de Lanthenas.    
Logis réputé pour sa façade caractéristique.

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  • Au n°8 : Hôtel des Polignac :

Probablement édifié au 15ème siècle par la famille des Dolezon, dont les armes sont sculptées sur une clef de voûte et sur la porte principale, cet hôtel particulier devient dès 1611 la résidence ponote des vicomtes de Polignac.           
Après la Révolution il accueille la préfecture du département de 1800 à 1825.
Sa façade est très pittoresque et est flanquée d’une tourelle hexagonale de quatre étages surmontée d’une ancienne toiture à la française.

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  • Au n°10 : Hôtel des Roys et des Mombrac :

Ancien hôtel particulier du 16ème siècle de la famille des Mombrac. Connu également sous le nom d’hôtel de Chazotte, du nom des descendants de la famille des Mombrac.    
Présence d’une belle tourelle sur cour.

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  • Au n°12 : Hôtel de Saint-Marcel :

Ancien hôtel particulier de la famille noble de Saint-Marcel où furent fondés les Jeux floraux du Puy.        
Au 16ème siècle l’hôtel de Saint-Marcel faisait l’angle de la rue Frênerie et d’une ruelle qui séparait les deux îles de Vienne et de Giraud Affilhat.     
On remarque aujourd’hui un bel encorbellement en saillie sur la ruelle et de belles caves voûtées ayant servi autrefois d’appartements, comme en témoignent les cheminées qui y ont subsisté.

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  • Au n°14 : Hôtel des Fillère du Charroulh :

Cet hôtel particulier, l’un des plus vastes et des plus opulents de la cité du 16ème siècle, regroupe en réalité plusieurs maisons médiévales.          
Il a conservé le nom du juge Hugues de Fillère de Charroulh, dont l’écusson surmonte la porte principale, qui en devient propriétaire au début du 17ème siècle. Auparavant, sa famille habitait rue Courrerie, dans la ville basse, et son installation en haute-ville souligne sa réussite sociale.           
La porte extérieure conserve une belle imposte en fer forgé et donne accès à une cour fermée. Derrière la façade de style classique la maison possède notamment un cabinet d’archives dans une salle voûtée.  

Cet hôtel particulier est inscrit au registre des monuments historiques depuis 1977.

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  • Au n°20 : Hôtel de Sanhard de Choumouroux :

Ancien hôtel particulier de la famille de Sanhard de Choumouroux.  
La façade sur rue est inscrite au registre des monuments historiques depuis 1949.     

    

  • Au n°22 : Maison dite du Sénéchal :

Maison dite du Sénéchal. Les deux tours du 13ème siècle, également nommées « tours du chancelier », faisaient partie de l’ancienne enceinte du cloître.           
L’ensemble du bâtiment a été autrefois incorporé dans l’hôtel des Pradier d’Agrain.
Les tours sont inscrites au registre des monuments historiques depuis 1977.

 

  • Au n°24 : Hôtel des Pradier d’Agrain :

Ancien hôtel particulier de la famille Pradier d’Agrain, ce bâtiment était l’un des plus vastes de la ville. Séparé par deux rues en trois immeubles bien distincts, une chambre construite en travers de la ruelle à hauteur du premier étage faisait alors communiquer les différentes maisons avec les tours du Chancelier.
Connu également sous le nom de la « maison du Villard ».       
La porte sur rue, décorée d’un beau mascaron du 17ème siècle, ainsi que le grand escalier monumental à colonnes torses et à balustres sont inscrits au registre des monuments historiques depuis 1949.

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  • Au n°26 : Hôtel des La Roche-Négly de Chamblas :

Ancien hôtel particulier de la famille des La Roche-Négly de Chamblas. Connu également sous le nom de l’hôtel de Marcellange.      
Le nom de Chamblas évoque notamment l’assassinat, le 1er septembre 1840, de M. de Marcellange, époux de Théodora de La Roche-Négly qui habitait alors dans cet hôtel. Sa belle-mère et son épouse sont immédiatement soupçonnées, mais, après trois procès, c’est finalement leur valet qui est reconnu coupable puis exécuté place du Martouret en 1843, devant plus de 20 000 personnes. On découvrit par la suite que la comtesse était mêlée à deux autres crimes passionnels…
[7] .  
Durant la première guerre mondiale, l’hôtel particulier fut converti en foyer d’accueil pour les soldats de l’armée polonaise enrôlés dans l’armée allemande et faits prisonniers au front.      
L’entrée de l’hôtel, de style classique, date du 17ème siècle. Des pilastres cannelés posés sur des claveaux en bossage sont surmontés de chapiteaux ioniques et supportent un fronton triangulaire. Trois sphères et une tête de méduse sculptée complètent ce somptueux décor
[8].
La porte sur rue et la porte intérieure sur cour sont inscrites au registre des monuments historiques depuis 1934 et 1949.

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Traverse architecturale, historique et poétique, la rue Cardinal de Polignac rend hommage à sa façon à son éponyme qui, selon Voltaire, demeure pour toujours « le cardinal oracle de la France ; réunissant Virgile avec Platon ; vengeur du ciel et vainqueur de Lucrèce »[9].        
L’occasion authentique et lyrique de remonter la rue et le temps en se remémorant les mots du grand poète occitan :
« Per la grandour di remembranço    
Tu que nous sauves l’esperanço          
Tu que dins la jouinesso, e plus caud e plus bèu,    
Mau-grat la mort et l’aclapaire,         
Fas regreia lou sang di paire… 
»
[10].       

 

 

Bibliographie :

  • BOUDON-LASHERMES Albert, Le vieux Puy, la vie d’autrefois au Puy-en-Velay, Imprimeur Théolier, 1912.
  • BOUDON-LASHERMES Albert, Le vieux Puy, vieux logis et vieilles familles, Imprimeur Théolier, 1912.
  • BRETIERE Gérard, Balades dans les vieilles rues du Puy-en-Velay, Editions Jeanne d’Arc, 2012.
  • CHERVALIER Jean, Les rues du Puy de 1923 à 1970, Editions de la société académique, 1970.
  • CHERVALIER Jean, Les belles maisons anciennes du vieux Puy, Editions de la société académique, 1973.
  • GOURGAUD Yves, Le vieux Puy occitan – l’occitan dans les noms de rues et de places, Edicions dau Roure, 1985.
  • Tablettes historiques de la Haute-Loire, 1870-1871, Imprimerie Marchessou, 1871.

[1] La société académique du Velay réclamait cet hommage toponymique depuis 1912.
[2] « Ce mandatement s’étendait sur 8 hectares au-delà de l’ancienne citadelle jusqu’à la jonction des rues de Vienne, de Saint-Georges et des Portes (aujourd’hui rue de l’Ancienne Préfecture), et allait jusqu’aux grands escaliers de Notre-Dame, en longeant les rues de la Frênerie et de la Rochette (aujourd’hui rue des Pèlerins) ». in Le vieux Puy – La vie d’autrefois au Puy-en-Velay, Albert BOUDON-LASHERMES, 1912.
[3] La cité du Puy se divisait alors en 22 îlots appelés les « isles ». Ces îles seront remis au goût du jour, de manière éphémère à partir de 1990, à l’occasion des Fêtes du Roi de l’Oiseau.

[4] Son lieu de naissance exact est sujet à quelques controverses historiques. Certains auteurs (ARNAUD – DERIBIER – MICHAUD) l’imagine dans l’hôtel particulier familial du n°8 de la rue, tandis que Georges PAUL assure qu’il a vu le jour au château de Lavoûte-sur-Loire, alors que sa famille y résidait.
[5] Poème en vers latins qui réfute les thèses matérialistes de Lucrèce. Œuvre qui « fit les délices de la cour et de la ville » et qui fut considérée à l’époque comme « la perfection du genre académique ».
[6] Pour plus d’informations sur la vie et les œuvres de Melchior de POLIGNAC voir l’article de A. LASCOMBE dans Tablettes historiques de la Haute-Loire, 1870-1871, Imprimerie Marchessou, 1871.
[7] Voir pour cela l’excellent ouvrage de Christophe BOUYER et Jean-Christophe BELZ, Les grandes affaires criminelles de Haute-Loire, Editions De Borée, 2014.

[8] La légende raconte que Jean COCTEAU et Jean MARAIS se sont inspirés du mascaron de cette entrée pour concevoir le masque de la bête dans le film de 1946 La Belle et la Bête.

[9] VOLTAIRE, Le temple du goût, 1733.
[10] Frédéric MISTRAL, Calendau – Chant I.

Publié dans Puy-en-Velay

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